Une femme à l'honneur : Elisa Rojas, avocate handicapée au barreau de Paris

En ce mois de mars, le Réseau Grandir Handi'Férence partage un entretien d'Elisa Rojas, avocate handicapée, Franco-Chilienne, au barreau de Paris, militante pour les droits des femmes et des personnes en situation de handicap.
Elle a notamment co-fondé le collectif Luttes et Handicaps pour l'Égalité et l'Émancipation .

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Elisa Rojas, avocate, militante féministe, anti-validisme et égalitariste, publie un premier roman, "Mister T & moi", réfléchissant à l'amour et au handicap. À la fois intime et politique, il puise dans son vécu. Entretien.

 

Une romance politisée. C'est ce qu'offre Elisa Rojas dans son premier roman, Mister T et moi *, paru en novembre dernier. Si vous êtes fréquemment connecté.e à Twitter, et/ou que vous vous intéressez à la place du handicap dans la société, alors vous avez sûrement déjà entendu son nom. 

Avocate formée au barreau de Paris, née à Santiago du Chili en 1979, Elisa Rojas est la co-fondatrice du Collectif Lutte et Handicaps pour l'Égalité et l'Émancipation (CLHEE). En 2004, elle s'était illustrée avec une tribune critiquant le Téléthon. Depuis, elle se bat pour une meilleure intégration des personnes handicapées dans la société et leur autonomisation.

Cette Franco-Chilienne soutient aussi un féminisme intersectionnel, c'est-à-dire, qui combat les discriminations se recoupant à différents niveaux. 

Une romance personnelle et politique

Ce livre, c'est en partie son histoire. Celle d'une jeune femme qui a pris conscience de son handicap lorsqu'elle est tombée amoureuse d'un homme valide, devenu un ami proche, lors de ses études. Les années passent, et le doute demeure : ses sentiments sont-ils réciproques ?

Ce premier roman est à l'image d'Elisa Rojas : surprenant, piquant, réfléchi et révolté. Alors qu'on se laisse glisser tranquillement dans une romance écrite avec second degré, et qu'on rit avec la narratrice, le ton bascule.

Avec une expertise pleine de pugnacité, puisée dans son vécu, Elisa Rojas offre aussi une réflexion sociétale et politique brûlante sur la vie amoureuse et sexuelle des personnes en situation de handicap, et notamment, celle des femmes handicapées. 

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Là, il n'est plus question de rire. L'autrice revient sur son passage en institut scolaire spécialisé, sur ces violences qui peuvent commencer dès le plus jeune âge, et laisser des traces, sur cette société pensée pour les personnes valides, dans laquelle il lui faut s'adapter en permanence, demander de l'aide. 

Le handicap, exclu de l'imaginaire amoureux

Elle écrit aussi, non sans humour noir et répartie, comment les femmes handicapées adultes sont exclues de l'imaginaire amoureux collectif. Comment elles sont à la fois infantilisées, réduites à leur handicap et parfois, fétichisées.

Elisa Rojas raconte ainsi comment on lui a expliqué que non, "Mister T." ne voudrait pas d'une femme handicapée. Pourquoi choisirait-il une femme handicapée plutôt qu'une femme valide ? Cette affirmation douloureuse lui a fait prendre conscience qu'avant d'être vue comme drôle, intelligente, cultivée, les autres la considéraient avant tout comme handicapée. Et que pour eux, son handicap était un obstacle.

Durant sa vingtaine, l'autrice voit ces préconçus contradictoires s'additionner, et constate qu'ils laissent peu de place pour développer son libre-arbitre, son désir, son sentiment de légitimité. À travers plusieurs anecdotes fortes, Elisa Rojas démontre comment ces préconçus entravent et limitent la vie intime des femmes handicapées. 

À la fois drôle et lucide, intime et politique, Mister T et moi revêt deux facettes, miroir de la personnalité complexe de son autrice. En plein reconfinement, Elisa Rojas a expliqué à Marie Claire pourquoi elle a eu envie de raconter son histoire, et ce que cette expérience a bouleversé dans sa vie.

 

Marie Claire : Pourquoi avez-vous eu envie d'écrire ce livre ?

 Elisa Rojas : Parce que le thème de l'amour m'intéressait, et j'avais vraiment envie d'écrire sur ce sujet. Surtout, j'avais vraiment envie qu'on arrête avec les idées reçues qu'on peut avoir sur la vie affective, sentimentale et sexuelle des personnes handicapées, et en particulier, des femmes handicapées. 

Mais le propos du livre n'est pas de revendiquer le droit à quoique ce soit. C'est juste que comme n'importe quelle personne, n'importe quel être humain, c'est totalement logique et normal d'être attiré par les gens qui nous entourent, et réciproquement.

Ce qui m'intéressait le plus à travers ce roman, c'est de comprendre comment se construisent le désir et les fantasmes. Je pense que c'est l'une des clés qui peut permettre de nouer des relations plus égalitaires entre personnes handicapées et personnes valides.

Qui est ce Mister T, et pourquoi vous a-t-il séduite à ce point ?

Je dirais que Mister T était mon fantasme, en fait. L'idée que je me faisais de l'homme qui pourrait me correspondre. Au-delà de la personne elle-même, c'est aussi une certaine forme de masculinité qu'on vend aux femmes à travers les séries, les chansons, et toute la culture populaire. 

J'avais vraiment envie qu'on arrête avec les idées reçues qu'on peut avoir sur la vie affective, sentimentale et sexuelle des personnes handicapées.

À quelle forme de masculinité faites-vous référence ?

On vend aux femmes hétérosexuelles un type de masculinité présenté comme particulièrement attirant, qui est en fait une masculinité qui domine. Le but, c'est que les hommes gardent le pouvoir, y compris dans l'intimité. Plus jeune, j'ai aussi pensé que c'était ce qui me correspondait.

D'autant plus, c'est vrai, que j'ai reçu une éducation très genrée. Cette masculinité correspondait à ce que j'avais dans ma famille, aux représentations masculines que j'avais autour de moi. Je n'avais pas l'impression qu'il y avait d'autres alternatives. 

Qu'est-ce qui a été le plus difficile à écrire dans cette histoire ?

Évidemment, c'est tout ce qui n'est pas drôle. Tout ce qui est sérieux et plus analytique. Parce que tout ce qui est drôle me vient hyper simplement, j'y prends beaucoup de plaisir. Mais sur les parties les moins drôles, je suis obligée d'être très, très attentive pour trouver ce que j'estime être le bon équilibre. 

Il n'y a pas de représentation réaliste de femmes handicapées avec des personnalités complexes.

Vous dénoncez l'infantilisation des femmes handicapées, auxquelles on refuse une vie sexuelle et amoureuse normale. Quand y avez-vous été confrontée ?

C'est à partir de cette expérience-là que j'ai commencé à m'apercevoir, en discutant avec mon entourage, mes camarades et mes amis, de la façon dont ils percevaient les choses, parce que j'étais handicapée, et de la façon dont on cherchait à me cantonner à l'enfance.

C'est là que j'ai compris qu'en tant que femme handicapée, on est doublement infantilisée. On est infantilisée comme toutes les femmes le sont, et on est infantilisée comme toutes les personnes handicapées le sont. Ça se croise, en réalité.

Pourquoi les hommes valides réduisent-ils souvent les femmes handicapées à leur handicap ?

On a des représentations faussées des personnes handicapées, et des femmes handicapées. C'est ce qui explique une certaine forme d'essentialisation, par exemple, par les hommes valides. Il n'y a pas de représentation réaliste de femmes handicapées avec des personnalités complexes.

Donc, c'est assez logique que des gens pensent que ce sont des femmes particulièrement dociles, par exemple, parce qu'elles sont moins sollicitées. Du coup, ça nourrit toute une forme de fantasmes de la part de beaucoup d'hommes valides.

On vous a dit que vous n'aviez aucune chance auprès de Mister T, à cause de votre handicap. Était-ce difficile de vous entendre dire qui vous aviez le droit d'aimer ?

L'entourage qui essaie de décider à leur place, c'est une constante dans la vie des femmes handicapées. C'est vrai qu'on m'a beaucoup dit, à ce moment-là de ma vie, que mon choix n'était pas le bon, et qu'il fallait que j'essaie de trouver quelqu'un qui me correspondait plus.

L'idée, c'était que j'avais moins de valeur que lui, notamment physique, et que du coup, il ne s'intéresserait jamais à moi. Là aussi, c'est quelque chose qui m'a beaucoup frappée, que j'ai trouvé particulièrement violent. En y réfléchissant aujourd'hui, évidemment je me rends compte à quel point non seulement c'est violent, mais stupide et infondé. Mais ça fait partie du discours social tenu aux femmes handicapées. 

En tant que femme handicapée militante, drôle, intelligente, éduquée, pensez-vous faire peur aux hommes ?

Je ne l'espère pas, ou j'espère [rires]. Je pense que c'est assez logique, compte-tenu du contexte, que les hommes valides soient perturbés lorsqu'ils s'aperçoivent qu'ils sont attirés par une femme handicapée, puisqu'on leur présente les femmes handicapées comme des femmes qui ne sont pas attirantes.

C'est forcément déstabilisant pour quelqu'un de s'apercevoir qu'on veut aller vers une personne qu'on nous présente comme n'était pas un partenaire valable.

Comment vous êtes-vous libérée de ces injonctions, malgré le manque de représentations des femmes handicapées ?

Pour m'en sortir, la solution que j'ai trouvée, c'est de tout remettre à plat. Prendre chaque idée, chaque définition, et essayer de comprendre d'où elle venait, pourquoi on m'excluait, ou pourquoi moi-même je me sentais exclue, par exemple, de la définition de la beauté. Qu'est-ce qui me portait à croire que je ne pouvais pas former un couple avec un homme comme celui-là ? 

Le fait d'analyser les choses une par une, et d'assembler ce qui ressemble à un énorme puzzle, et qui en fait est le système d'oppression qui écrase les femmes handicapées, c'est ça qui m'a aidée à comprendre ce que j'étais en train de vivre, et à retrouver une confiance sur des bases plus solides. 

Vous expliquez avoir eu une éducation très genrée. Votre entourage a-t-il été surpris de votre évolution ?

Je n'ai pas l'impression que mon entourage ait été si surpris que ça, car ça s'est fait très progressivement, donc eux-mêmes ont été témoins de la progression. Ils ont été les premiers à entendre le discours que j'ai construit autour de ces questions. Du coup, ils n'étaient pas étonnés de le retrouver dans des textes et interviews. Ceux qui n'ont pas pu comprendre ne sont pas restés dans mon entourage. 

En quoi cette expérience a pu vous amener vers le combat pour l'égalité ?

Mon combat militant, dans le domaine du handicap ou du féminisme, c'est à travers cette expérience qu'il a commencé. Je me suis aperçue à ce moment-là qu'en réalité, pour briser ce cercle vicieux, pour que les choses progressent et avancent, il fallait qu'on prenne la parole publiquement, en tant que personnes concernées, pour expliquer ce qui n'allait pas. Très souvent, ce sont les personnes valides qui s'expriment concernant le handicap, et elles sont souvent à côté du sujet.

C'est à ce moment-là que j'ai fini par comprendre ce que ça représentait d'être une femme handicapée dans cette société, que les choses se sont clarifiées dans mon esprit, politisées aussi. En écrivant, justement, j'ai pu avoir l'occasion de mettre les choses à plat, d'expliquer aux gens que ça pouvait intéresser, la façon dont j'envisageais les choses. 

Très souvent, ce sont les personnes valides qui s'expriment concernant le handicap, et elles sont souvent à côté du sujet.

Cet engagement vous a-t-il aidée à avoir confiance en vous ?

Peut-être en partie. Mais c'est mon activité professionnelle qui m'a aussi beaucoup aidée. J'ai consacré beaucoup de temps à cette activité avant de reprendre un activisme que j'avais commencé avant mon métier. C'est parce que j'ai retrouvé confiance que je me suis lancée dans cette activité militante. 

Il y a aussi quelques aspects plus difficiles. Il faut faire la balance, la part des choses. Si on a la force de tenir, il faut tenir le temps qu'on peut. Si ça devient trop pesant, trop compliqué, il faut laisser la place aux jeunes [rires].

Vous êtes opposée au fait que les personnes handicapées aient recours à des assistants sexuels. Pourquoi ?

La seule chose que je peux dire sur les assistants sexuels, c'est que comme je l'ai écrit, je pense vraiment qu'on mérite mille fois mieux que ça, vraiment. Et je pense aussi qu'il faut qu'on parle, véritablement, de la réciprocité. C'est ça qui m'intéresse : ce sont les relations réciproques, égalitaires, qu'on nous refuse en nous proposant un système comme l'assistance sexuelle.

Cela permet aux personnes valides de ne pas se remettre en question, et de ne pas comprendre pourquoi on n'est pas assez présents, pourquoi on est exclus de leur imaginaire amoureux, affectif et sexuel.   

Plusieurs fois, vous expliquez ne pas aimer montrer votre vulnérabilité. Est-ce une forme de protection ?

Être une femme handicapée dans un milieu globalement hostile, pensé pour les personnes qui ne sont pas handicapées, dans un contexte où on doit se battre constamment, fait que oui, c'est difficile de se montrer vulnérable.

Par exemple, j'ai été projetée en école ordinaire de façon assez brutale, et il a bien fallu que je trouve des moyens de tenir et de résister, et j'imagine que parmi tous ces moyens, il y avait le fait de montrer que j'avais une certaine force de caractère, que ça n'allait pas être simple de m'écraser.

Ça m'a appris aussi, et ça peut être une difficulté parfois, à cacher ce que je ressens, à ne pas pleurer, à avoir l'air dure. Et puis, j'ai reçu une éducation qui avait cet objectif. Donc voilà ! Ça fait partie de la complexité d'une personnalité. Je pense qu'il faut choisir les gens avec lesquels on se montre vulnérable.

En tant que femme handicapée, c'est difficile de se montrer vulnérable.

Vous évoquez par ailleurs le fait que vous aimez vous maquiller, prendre soin de vous, tout en étant féministe. Comment avez-vous concilié les deux ?

Est-ce que se maquiller c'est être une mauvaise féministe ? Je ne crois pas, mais de façon instinctive au départ, on peut se dire que ce n'est pas compatible. J'ai pu me poser la question quand j'étais plus jeune, mais en réalité, ce qui compte, c'est ce que vous défendez en terme d'idées, et ce que vous voulez voir avancer, bouger, changer, en tant que femme. Je pense que ça ne se mesure pas au fait que vous vous maquilliez ou pas, à la couleur de votre rouge à lèvres, à la longueur de votre jupe, au fait que vous portiez ou pas un foulard. Ça va au-delà de ça, heureusement.

Moi, il se trouve que j'aime le maquillage. Considérer que c'est féminin, que c'est une forme d'aliénation, est une discussion que je trouve passionnante et intéressante. Moi, pour le moment, c'est quelque chose qui me convient, donc je garde quelque chose qui, pour le moment, me fait du bien. Après, je pense qu'on peut en discuter et échanger sur ce que ça peut représenter en tant qu'injonction pour les femmes, et notamment pour celles qui n'y trouvent pas goût. 

Qu'est-ce qui vous fait du bien ?

Ce qui me fait du bien, c'est la musique, par exemple. Écouter de la musique, danser. Ce qui me fait du bien, c'est aussi de voir des gens, ce qui est très compliqué en ce moment. Ce n'est pas une situation très facile pour moi.

Par exemple, regarder des documentaires sur la mode ou les cosmétiques, ou me faire les ongles. Voilà, ce sont des choses simples, et sans doute sur le moment d'apparence superficielle, mais qui peuvent sur le moment être agréables et me faire du bien.

Avez-vous un message pour les jeunes femmes handicapées qui lisent cette interview ?

Je pense qu'il faut qu'on croit en nous, le plus possible. Pour pouvoir agir individuellement et collectivement.